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Yulianna Avdeeva et Mao Fujita au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence

Deux visions du piano, entre rigueur intérieure et liberté poétique

par Victoria Okada

Si Aix-en-Provence est, en été, un haut lieu de l’art lyrique, la ville accueille au Festival de Pâques des instrumentistes de premier plan. Les 30 et 31 mars, deux pianistes, Yulianna Avdeeva et Mao Fujita, tous deux lauréats de prestigieux concours internationaux, y ont donné des récitals de haute tenue.

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Yulianna Avdeeva, rigueur et intériorité, de Bach à Chopin

Le 30 mars, à l’auditorium du Conservatoire Darius Milhaud, Yulianna Avdeeva proposait un programme réunissant Bach, Liszt et Chopin. Premier prix du Concours Chopin de Varsovie en 2010, souvent considérée comme une chopiniste raffinée, elle s’impose ce soir dans une veine plus lisztienne.

Après la Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur de Bach, abordée avec une constance presque objective, sans effusion ni grandiloquence, elle enchaîne plusieurs œuvres de Liszt qu’elle conçoit comme un cycle. Ainsi, trois raretés, Bagatelle sans tonalité, Csárdás macabre et Unstern, mènent à Saint François de Paule marchant sur les flots. La construction de cette partie du programme engage l’écoute dans une progression de plus en plus intérieure. Tout est admirablement contrôlé, avec un brin de pudeur ; cette retenue, d’une grande délicatesse, contient l’élan et empêche le miracle de Saint François de se déployer dans toute son ampleur. Dès lors, le Bach initial semble résonner rétrospectivement comme un écho aux flots — flots de chromatismes qui, autrement, ouvrent sur un horizon mystique. Les deux pôles du programme se répondent ainsi dans une lecture rigoureuse et parfaitement architecturée.

En seconde partie, les vingt-quatre Préludes de Chopin se déploient comme un récit, riche de contrastes de tempi, de couleurs et de caractères. La maîtrise d’Avdeeva, à la fois subtile et vive, confère à ces miniatures une justesse expressive indéniable. Dans les dernières pages, toutefois, on aurait souhaité davantage d’abandon, une intensité plus déchirée. Le récital s’achève avec la Valse en la bémol majeur op. 42 et une mazurka, offertes avec une élégance qui caractérise son jeu.

Yulianna Avdeeva. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 30 mars 2026. © Caroline Doutre / Festival de Pâques

 

Mao Fujita, intimité et tension, du classicisme à la modernité

Le 31 mars, au Grand Théâtre de Provence, Mao Fujita, deuxième prix du Concours Tchaïkovski 2019, présentait un programme tout aussi singulier. Il l’ouvre avec la première sonate pour piano de Beethoven, dont le troisième mouvement prend des allures de confidence. Dans le finale fougueux, il revient sur un instant à cette intimité, jusque dans des moments d’expression à peine audibles, notamment lors de la reprise de l’exposition. Une proposition inattendue, que lui seul pourrait imaginer.

Wagner et Berg sont ensuite enchaînés comme un seul bloc : Pièce pour piano « Dans l’album de la Princesse Metternich » et Douze Variations sur un thème original, où les lignes mélodiques chantent avec un naturel désarmant, comme si elles avaient toujours existé. Viennent ensuite les Variations sérieuses de Mendelssohn, conduites dans une dynamique de tension continue et croissante, jusqu’à l’« Adagio » en ré majeur, joué presque largo, suspendu comme une prière intérieure ou une vision apaisée avant la tempête. C’est pendant ce « choral » que le malaise d’un spectateur, évacué discrètement de la salle, prend fin ; les trois dernières variations déploient alors une quintessence du tourment mendelssohnien, jusqu’aux ultimes notes de résignation, si finement rendues.

Après l’entracte, la Sonate n° 1 de Brahms est interprétée avec assurance et mesure, sans emphase excessive, ce qui laisse cependant désirer davantage d’ampleur dans la conclusion. Le programme s’achève avec La Mort d’Isolde, dans la version de Wagner/Liszt : une lecture intense et pénétrante, d’une densité sonore merveilleusement maîtrisée, aux couleurs presque symphoniques. En bis, deux mélodies de Rachmaninov transcrites pour piano, l’une par le compositeur, l’autre par le pianiste, mettent en valeur le lyrisme et le sens de la ligne de Mao Fujita.

Lire nos articles sur Mao Fujita ici, et encore ici 

Mao Fujita. Grand Théâtre de Provence. Aix-en-Provence, 31 mars 2026 © Caroline Doutre / Festival de Pâques

 

La Symphonie pastorale en famille

En amont du récital de Mao Fujita, un concert familial était proposé au Conservatoire. Le Quatuor Fidélio (Camille Fontaenaeau et Verena Chen aux violons, Léa Hénino à l’alto, Maria Andrea Mendoza au violoncelle), rejoints par Gérard Caussé (alto) et Caroline Sypniewski (violoncelle), interprétaient la Symphonie pastorale de Beethoven dans un arrangement pour sextuor à cordes de Michael Gothard Fischer, accompagné d’illustrations numériques en direct de Grégoire Pont. Les dessins, librement inspirés par la musique, esquissent une histoire d’amour simple et pastorale, peuplée d’oiseaux, d’arbres, d’herbes et de petits insectes. Une manière accessible et sensible d’entrer dans une œuvre d’envergure.

Symphonie Pastorale. Quatuor Fidelio, Gérard Caussé. Caroline Sypniewski, Grégoire Pont, illustration numérique en direct. Conservatoire Darius Milhaud. Aix-en-Provence. 31 mars 2026. © Caroline Doutre / Festival de Pâques

 

30 et 31 mars 2026, Conservatoire et Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence

Programme 

30 mars 2026 – Yulianna Avdeeva, piano

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Fantaisie chromatique et fugue en ré mineur, BWV 903

Franz Liszt (1811-1886)
Bagatelle sans tonalité S. 216a
Csárdás macabre, S. 224
Unstern ! – Sinistre, S. 208
Deux légendes, S. 175 – Saint François de Paule marchant sur les flots (n° 2)

Frédéric Chopin (1810-1849)
24 Préludes, op. 28

 

31 mars 2026 – Mao Fujita, piano

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Sonate pour piano n° 1 en fa mineur, op. 2 n° 1

Richard Wagner (1813-1883)
« Dans l’album de la Princesse Metternich » pour piano en do majeur, WWV94

Alban Berg (1885-1935)
12 variations sur un thème original

Felix Mendelssohn (1809-1847)
Variations sérieuses, op.54

Johannes Brahms (1833-1897)
Sonate pour piano n° 1 en do majeur, op. 1

Richard Wagner/Franz Liszt
Isoldes Liebestod

31 mars 2026 – 
Quatuor Fidelio :
Camille Fonteneau et Verena Chen, violons; Léa Hennino, alto; Maria Andrea Mendoza, violoncelle
Gérard Caussé, alto ; Caroline Sypniewski, violoncelle
Grégoire Pont, illustration numérique en direct

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Symphonie n° 6 en fa majeur, op. 68, « Pastorale » (arrangement pour sextuor à cordes par Michael Gothard Fischer)

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