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La voix humaine / Point d’orgue au Théâtre des Champs-Élysées

Une suite tragique

par Victoria Okada

Créé en mars 2021 au Théâtre des Champs-Élysées, le diptyque La Voix Humaine / Point d’orgue avait vu le jour dans des circonstances particulières : les salles étant fermées en raison de la pandémie, la production avait été présentée sans public. Elle avait ensuite poursuivi sa route sur plusieurs scènes françaises — à Bordeaux, Dijon et Saint-Étienne — avant de revenir enfin ce mois-ci sur la scène parisienne qui l’avait vue naître.

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L’ombre prend voix

Le programme réunit La voix humaine, musique de Francis Poulenc d’après le célèbre monologue de Jean Cocteau, et Point d’orgue, ouvrage imaginé par Thierry Escaich et Olivier Py. Dans l’opéra de Poulenc, au fil d’une conversation téléphonique, une femme lutte pour ne pas perdre l’homme qui la quitte. Escaich et Py imaginent la suite de l’histoire et font entrer en scène celui qui n’était jusque-là qu’une présence invisible.

LA VOIE HUMAINE (Francis Poulenc)
Photo prise en février 2021 © Vincent PONTET

Une continuité dramatique assumée

Avec Point d’orgue, le livret d’Olivier Py prend le relais là où Cocteau s’arrêtait. Le langage y est plus cru, parfois à la limite de la vulgarité, accentuant la violence de la situation. La musique de Thierry Escaich, d’une rare intensité, s’inscrit à la fois dans la continuité et en contraste avec la partition de Poulenc. Là où celle-ci avance par fragments — ponctués de ces « allo ! » qui scandent l’angoisse de l’héroïne — Escaich compose une musique foisonnante, sorte de pastiche ou de patchwork selon les points de vue, qui traverse les styles : du classicisme formel jusqu’à la chanson populaire ou au jazz. L’orchestration est somptueuse, les harmonies tour à tour austères, voluptueuses ou gracieuses, avec des rythmes extrêmement variés. En bref, un véritable coup de maître.

À la tête de l’Orchestre National de France, Ariane Matiakh dirige l’ensemble avec une maîtrise remarquable, donnant à la partition une théâtralité plus que convaincante. La détresse s’y déploie d’abord du côté d’Elle, puis de Lui. L’orchestre y fait preuve d’une virtuosité déconcertante : les couleurs et les caractères de chaque pupitre se détachent avec netteté, confirmant avec éclat cette particularité propre à la musique française.

LA VOIE HUMAINE (Francis Poulenc). Photo prise en février 2021 ©
Vincent PONTET

 

Une mise en scène ingénieuse

L’une des trouvailles les plus ingénieuses de la mise en scène d’Olivier Py consiste à faire apparaître Lui et son acolyte, absents du livret de La Voix humaine, dans certaines scènes clés. Ce choix permet non seulement de mieux comprendre la situation dramatique de La Voix humaine, mais aussi de relier les deux opéras. Dès lors, Point d’orgue apparaît sans ambiguïté comme la suite directe de l’histoire — d’autant que Elle y revient brièvement. Le décor audacieux de Pierre-André Weitz fait pivoter la chambre entière, transformant l’espace scénique au fil de l’action. Ironie du sort, lors de cette soirée de première, un problème technique empêchait le système de tourner. Mais l’effet fonctionnait parfaitement, comme si le dispositif avait été conçu ainsi — évitant même une possible répétition de l’idée. Les lumières de Bertrand Killy accompagnent les personnages en accentuant tour à tour l’angoisse, l’urgence ou encore le lâcher-prise des personnages à chaque scène.

POINT D’ORGUE (Thierry ESCAICH) : Patricia PETIBON, Jean Sebastien BOU, Cyrille DUBOIS 
photo prise en février 2021 © Vincent PONTET

Trois interprètes intensément engagés

Les trois interprètes se déploient avec un engagement exemplaire. Patricia Petibon s’investit pleinement pour exprimer la frustration de cette femme sur le point d’être abandonnée. Si les aigus n’ont plus la puissance d’autrefois, ses graves expressifs compensent largement, le tout soutenu par son sens du théâtre bien connu. Jean-Sébastien Bou incarne Lui, personnage paradoxal partagé entre autorité et fragilité, comme les deux faces d’une même pièce. Sa voix souple lui permet de naviguer entre ces deux mondes maudits où tout semble anéanti par le désir. Le personnage peut-être le plus diabolique demeure toutefois celui de Cyrille Dubois : L’Autre. Sa voix solaire et ouverte, évoquant d’habitude la lumière, est utilisée ici avec intelligeance pour dessiner un personnage plus sombre. Les sauts d’intervalles constants, les aigus omniprésents et les variations d’intensité donnent à la ligne vocale une tension permanente. Malgré l’extrême difficulté de la partition, ni la ligne de chant ni la diction ne faillissent jamais, confirmant une fois de plus la santé vocale et musicale du chanteur.

POINT D’ORGUE (Thierry ESCAICH).
Photo prise en février 2021 © Vincent PONTET

 

Une création contemporaine à défendre

Malgré la somptuosité de la musique et la force dramatique des deux œuvres réunies, la salle n’était pas pleine lors de cette première. Il est pourtant temps que le public découvre pleinement la richesse de la création lyrique contemporaine, afin de mesurer l’ampleur du génie moderne que notre génération a la responsabilité de transmettre aux suivantes.

Représentation du 9 mars 2026, Paris, Théâtre des Champs-Élysées

Ariane Matiakh : direction
Olivier Py : mise en scène
Pierre-André Weitz : scénographie, costumes
Bertrand Killy : lumières

Patricia Petibon : La femme / Elle
Jean-Sébastien Bou : Lui
Cyrille Dubois : L’Autre
Orchestre National de France

 

 

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