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Les Siècles et François Xavier Roth au Festival Printemps des arts de Monte-Carlo

par Victoria Okada

Il y a des pays où les théâtres continuent d’offrir des concerts et des spectacles : Espagne, Russie, Monaco… À Monte-Carlo, le Festival Printemps des Arts, annulé l’année dernière à cause du confinement annoncé à quelques heures de son ouverture, investie cette année ses lieux habituels. Ainsi, les mélomanes monégasques peuvent revivre des émotions intenses, alors que les Français doivent encore patienter avant la réouverture des salles de concert.

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L’Auditorium Rainer III, l’Opéra Garnier, le Musée Océanographique et le Théâtre des Variétés : c’est dans ces lieux que se sont déroulés les concerts du quatrième week-end (du 3 au 5 avril) du Printemps des Arts, à demi-jauge et dans le respect des mesures sanitaires. La première soirée du week-end est consacrée à des œuvres orchestrales, avec une création mondiale, le Concerto pour accordéon. Gérard Pesson, son auteur et le compositeur en résidence de cette 25e édition, la dernière pour l’actuel directeur artistique Marc Monnet.

A l’entrée de l’Auditorium Rainer III, un ballon au logo du festival accueille les mélomanes © Victoria Okada

Un panneau-programme dans le hall de l’Auditorium Rainer III © Victoria Okada

La plupart des musiciens d’orchestre en grand effectif sont déjà installés sur scène de l’Auditorium Rainer III et en train de se réchauffer lorsque nous gagnons nos places. Cette habitude si banale qui n’attire l’attention de personne ou presque en temps normal, devient déjà une bouffée d’oxygène : les sons vibrent, la salle les fait résonner. Au début du concert, François-Xavier Roth prend brièvement la parole pour faire savoir que l’orchestre joue non devant les caméras mais devant un « vrai » public pour la première fois depuis septembre dernier. Il remercie Marc Monnet et le Festival pour son invitation à une émotion artistique ainsi partagée, remerciement accueilli par des applaudissements chaleureux.

Concerto pour accordéon de Gérard Pesson

C’est par la nouvelle œuvre de Gérard Pesson que commence le concert. L’accordéoniste Vincent Lhermet (lire notre interview ici) fait entendre un son, un mi qui persiste. Un mi au début triste, désolé. Cela nous vient à l’esprit l’image d’une prairie à perte de vue, soufflée par un vent assez froid. Ce mi change par la suite de visages : intensités, couleurs et nuances laissent leur place à chaque passage, mais ce n’est pas des variations à proprement parler. Les changements s’opèrent avec fluidité, et à chaque changement, dans une orchestration subtilement différente. Un groupe d’instruments est « initié » par l’accordéon, une fois par ici, une autre fois par là, dont résulte une spatialisation tout aussi subtile. Pendant une vingtaine de minutes, dans un flux continu plus ou moins calme, plus ou moins agité, le grand orchestre évolue intimement avec l’accordéon… Ou plutôt, c’est l’accordéon qui insuffle un secret à l’orchestre et celui-ci répond avec la même pudeur. L’orchestre devient alors une entité organique chambriste, avec un émerveillement sans cesse renouvelé. A deux reprises, l’accordéon fait entendre le bruit de soufflet. Un vent ? Une vague ? Un déplacement d’esprit, de regard, de pensée ? Ces moments magiques font suspendre le flux, et avec le flux, le temps. L’inspiration de Vincent Lhermet dans son interprétation semble enrichir l’imaginaire des musiciens d’orchestre qui, sous la direction de François-Xavier Roth, se montrent poétiques et délicieusement exaltés.

Vincent Lhermet au concert du 3 avril 2021 à Monte Carlo ©Alice Blangero

Kammerkonzert de Berg avec Bertrand Chamayou et Renaud Capuçon

Avec Kammerkonzert pour piano, violon et treize instruments à vent, Alban Berg réalise sa première partition dodécaphonique. Savamment construite, la partition comprend les noms de Schönberg, Webern et Berg et exige aux interprètes une virtuosité technique et intellectuelle. Le pianiste Bertrand Chamayou remplace au pied levé Kit Armstrong retenu en Asie pour des mesures sanitaires. Vif et résolu, il joue tantôt en confrontation avec les instruments à vents, tantôt en s’intégrant en leur sein, en mettant en relief différents épisodes musicaux. Dans le deuxième mouvement, le violon de Renaud Capuçon sonne un peu comme en arrière-plan. Dans le Rondo final, les treize musiciens rivalisent le timbre de leurs instruments et la vélocité rythmique tel un feu d’artifice, et le tissu sonore, épaissi par le piano et violon encore davantage virtuose, entraine tous dans une frénésie continue.

Brahms au filtre schönberguien

La dernière œuvre du programme, le Quatuor avec piano en sol mineur de Brahms, est jouée dans la transcription pour orchestre d’Arnold Schönberg. Une version assez rare en France, qui est plus fréquemment donnée dans des pays germaniques — nous l’affirme le chef d’orchestre —, montre un aspect inattendu. Datant de 1937, l’œuvre est contemporaine du Concerto pour violon (1936). Même après avoir franchi le pas au-delà du système tonal et établi son langage à travers le dodécaphonisme, Schönberg a besoin de revenir régulièrement aux références du passé. Or, Brahms représente pour lui une de ces références et le Viénnois le considère comme « le progressiste » (dans un article rédigé entre 1933 et 1947). Il n’est donc pas étonnant que son arrangement s’imprègne de l’épaisseur et de la densité de l’orchestre brahmsien, dont le résultat se révèle éminemment symphonique. Les timbres variés de différents pupitres lui confèrent une richesse à la matière sonore. Le caractère harmonique du piano dans la partition originelle est exploré au maximum dans l’orchestre pour donner consistance et corpulence à la musique. Les coups de timbales et de cymbales ponctuent le troisième mouvement transformé par moments en marche à trois temps. Dans le final alla zingarese, Schönberg laisse sa signature en utilisant des instruments insoupçonnés chez Brahms comme la caisse roulante ou le glockenspiel. Mais finalement, en écoutant l’œuvre sans a priori, non pas comme une version orchestrale du quatuor mais une composition symphonique, elle nous montre pleinement son charme et réclame son existence méritée. La direction de François-Xavier Roth a la force de mettre en valeur toutes les qualités de cette partition, qui insiste sans hésiter sur les contrastes entre les couleurs instrumentales.

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