Accueil Rencontres Marie Vermeulin “J’aime défendre tout type de répertoire sans m’enfermer dans un langage en particulier”

Marie Vermeulin “J’aime défendre tout type de répertoire sans m’enfermer dans un langage en particulier”

par Victoria Okada

Marie Vermeulin a forgé une identité pianistique rare. Excellente pianiste dans le répertoire romantique, elle est à la fois très recherchée pour la création ainsi que pour son interprétation, notamment, des œuvres d’Olivier Messiaen. Elle est d’ailleurs une invitée privilégiée et régulièrement du Festival Messiaen au pays des Meije. Ainsi, lors du 4e week-end du Festival Printemps des Arts de Monte-Carlo, le 4 avril, trois des Études Paradoxales du compositeur d’origine véronaise Marco Stroppa ont été présentées pour la première fois au public sous ses doigts. A cette occasion, nous avons rencontré la pianiste pour en savoir plus sur son implication dans la création de ces pièces.

 

Bonjour Marie Vermeulin, merci de nous accorder cet entretien. Vous venez de créer à Monaco trois des Études Paradoxales de Marco Stroppa : « Pour les désagrègements », « Pour les arpèges déchiquetés » et « Pour les quartes éphémères ». Pourriez-vous nous dire quels sont les caractéristiques de ces Études ? On sent une grande affinité avec la musique Debussy…

Les Études Paradoxales de Marco Stroppa se réfèrent aux Études de Debussy, tel un hommage distancié à cet ultime cycle pour piano du compositeur français. Dans ses Études, Debussy ouvre la voie à la modernité, en repoussant les cadres formels de l’époque, en développant un univers sonore jusque là inconnu. Marco Stroppa s’inscrit en ce sens dans sa lignée : il a lui aussi le talent de repousser les limites sonores de l’instrument, pour en extraire de nouvelles saveurs. Il n’hésite pas par exemple à inventer de nouvelles textures, par des alliages étonnants de doubles échappements, quarts de pédale, et silences. On pourrait dire qu’il poursuit, d’une certaine façon, le travail initié par Debussy un siècle plus tôt. Ajoutons que les deux compositeurs, tous deux poètes du son, manient à l’envi l’humour et le second degré, et aiment suggérer plus que souligner les matériaux thématiques.

Marie Vermeulin lors de son récital à Monte Carlo, le 4 avril 2021 © Alice Blangero

Mais au delà de ces affinités communes, c’est bien l’univers de Marco Stroppa que l’on entend dans ces Études paradoxales, à tel point qu’il est quasi impossible de discerner quelle fut l’étude originelle (un motif distordu ici, un intervalle fugace ailleurs…). Si chacune des pièces prend pour appui l’une des études de Debussy, en respectant notamment le même nombre de mesures, et en glissant quelques citations déformées, elle développe sa propre atmosphère et poursuit ses propres idées en s’éloignant d’autant de l’étude de départ.
Ainsi, l’étude « pour les quartes » devient « Les quartes éphémères » ; « les Agréments », « les désagrègements »…
C’est un peu comme s’il les avait observées très attentivement, analysées via son propre spectre, digérées en les déformant, et pour finir, totalement réécrites dans sa langue personnelle.

Il est prévu qu’il livre au final deux séries de six études. Avez-vous déjà lu ou joué d’autres partitions ? La création d’autres pièces à venir de ces séries est-elle au programme de vos actualités prochaine ?

Six études ont en effet déjà été créées, et je suis en charge des six dernières. J’avais entendu trois des études de la première série, jouées par l’excellent Florent Boffard au Festival Messiaen au pays de la Meije. Mon enthousiasme était tellement grand que j’en avais parlé à Marc Monnet (directeur artistique du Festival Printemps des Arts de Monte-Carlo, ndlr) le lendemain-même du concert. J’avais eu la même révélation à l’écoute de ses Miniatures Estrose. Il est pour moi l’un des plus grands compositeurs actuels.
J’ai donc le projet de poursuivre la série, afin de proposer bientôt une première intégrale de ce cycle d’Études.

Ses œuvres [de Marco Stroppa] sont toujours en mouvement, et sont susceptibles d’être remaniées à chaque nouveau concert !

© Marco Stroppa

Certains interprètes ont des relations privilégiées avec certains compositeurs, est-ce votre cas ? Quel est le lien que vous nouez avec Stroppa ?

Il est encore trop tôt pour parler de relation privilégiée, mais j’ai eu le bonheur d’échanger avec Marco Stroppa régulièrement, sur la création que j’allais jouer bien sûr, mais aussi sur son œuvre en général, et beaucoup de sujets très divers. Les sujets de conversation ne manquent pas avec lui !
Pour les trois dernières études, il m’a proposé de les lire une première fois, afin d’effectuer éventuellement quelques retouches avant leur exécution. C’est une chose que j’ai comprise avec Marco : ses œuvres sont toujours en mouvement, et sont susceptibles d’être remaniées à chaque nouveau concert !

Comment procédez-vous dans la préparation d’une création ?

En général, nous avons un premier échange à la livraison de l’œuvre, durant lequel la compositrice ou le compositeur me livre quelques clés. Ces éléments vont naturellement nourrir mon travail. Mais j’essaie aussi d’aborder l’œuvre comme n’importe quelle autre pièce : en l’analysant avec mon propre regard, en cherchant l’interprétation qui me semblera être la plus convaincante possible, finalement, en me l’« appropriant » le plus possible. Après cette phase de recherche, j’aime alors rejouer la pièce à son auteur(e), afin de recueillir son sentiment sur cette version. Ces derniers échanges, souvent précieux, créent une complicité supplémentaire entre compositeur et interprète qui se répercute peut-être au moment de la création en concert.

J’aime défendre tout type de répertoire sans m’enfermer dans un langage en particulier. [Dans] la création de nouvelles pièces, fraichement écrites, jamais jouées, […] notre responsabilité est de taille : à nous de faire vivre cette œuvre pour la première fois, de lui donner la meilleure incarnation possible pour qu’elle soit ensuite reprogrammée et rejouée au maximum.

 

Marie Vermeulin © Jean-Baptiste Millot

Tout en excellant dans la musique romantique, vous avez dans votre répertoire une partie importante de musiques de compositeurs vivants. Cela a toujours été votre vocation ?

J’aime défendre tout type de répertoire sans m’enfermer dans un langage en particulier. Ma gourmandise s’en trouverait frustrée. Mais la création de nouvelles pièces, fraichement écrites, jamais jouées, donc sans aucune référence, et parfois remaniées sous nos yeux, a quelque chose de profondément excitant : On se sent encore davantage acteur dans le processus de création. Et notre responsabilité est de taille : à nous de faire vivre cette œuvre pour la première fois, de lui donner la meilleure incarnation possible pour qu’elle soit ensuite reprogrammée et rejouée au maximum.

Quels sont vos projets dans les prochains mois qui viennent, si les salles sont ouvertes (ou pas) ?

La longue période morose que nous traversons n’est pas idéale pour construire des projets : le calendrier est sans cesse chamboulé, certains projets s’annulent tandis que d’autres émergent pour mieux être décalés… Difficile de travailler sereinement. Mais ce qui me rassure, c’est que les idées de projets pullulent toujours, même si elles ne trouvent pas encore date de concrétisation. Parmi les projets forts, un disque avec la flûtiste Anne Cartel autour des oiseaux et de la création contemporaine, devrait sortir dans les prochains mois.

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Son dernier disque, un album Robert et Clara Schumann (Paraty, 2019) a reçu un accueil très favorable aussi bien chez les critiques que chez les amateurs du piano. Pour apprécier ses interprétations de Messiaen, elle a publié chez le même label les Huit Préludes, les Petites Esquisses d’Oiseaux et des extraits des Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus (Paraty, 2013).

Marie Vermeulin (piano) : album Clara et Robert Schumann (Paraty, 2019)

Marie Vermeulin (piano) : album Messiaen (Paraty, 2013)

 

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