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Jodylin Gallavardin à la Scala Paris

Nuit blanche, plongée sensible dans les abîmes du rêve

par Victoria Okada

La pianiste lyonnaise Jodylin Gallavardin, qui se fait remarquer par un univers à la fois original et profondément sensible, a donné un récital à la Scala Paris à l’occasion de la sortie de son disque Nuit blanche. Un moment envoûtant, suspendu hors du temps.

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La salle est pleine à craquer, comme souvent lors des concerts coproduits par les Pianissimes et la Scala Paris. Grâce à une sensibilité délicate, attentive à des répertoires méconnus, Jodylin Gallavardin s’est aujourd’hui forgé une réputation bien à elle : celle d’une pianiste qui emprunte volontiers les chemins de traverse. Certes, nombreux sont désormais les musiciens qui s’aventurent vers des horizons nouveaux, explorant des raretés auxquelles on ne prêtait guère attention il y a encore une dizaine d’années. L’essor de la redécouverte des compositrices en est l’exemple le plus manifeste. Mais le regard de Gallavardin se porte ailleurs ; elle semble guidée avant tout par son instinct, en accord avec un goût raffiné, presque secret.

Jodyline Gallavardin à La Scala Paris, 18 novembre 2025 © Victoria Okada

 

Ainsi, au fil du programme, elle se laisse aller à la mélodie de Rêverie du soir de Sergueï Liapounov, caresse le clavier dans les Cinq Préludes fragiles d’Arthur Lourié, ou flirte avec Les Naïades et Le Faune indiscret de Déodat de Séverac. Son piano est intime, résolument étranger à toute démonstration de virtuosité tapageuse ou de puissance sonore destinée à faire trembler une salle de plusieurs milliers de places. Le toucher est tantôt cotonneux, prêt à s’envoler au moindre souffle, tantôt profond, comme aspiré par les abîmes, mais toujours animé par un amour viscéral de la musique. Un amour presque maternel, qui semble jaillir du tréfonds de son être.

Dans la seconde partie de Rêverie du soir, la main droite se déplace avec la délicatesse d’une mère qui veille sur son enfant, tandis que la main gauche fait résonner la mélodie avec une gravité accrue — alors qu’elle était confiée à la main droite dans la première partie. Comme si la légèreté plumeuse venait répondre, en contrepoint, au poids de la vie. Elle suggère un véritable mirage dans le dépouillement de Musique pour la soirée d’été de Pēteris Vasks ; l’interprétation est si visuelle qu’elle convoque spontanément des images de cinéma, sans jamais sombrer dans la sentimentalité.

Jodyline Gallavardin à La Scala Paris, 18 novembre 2025 © Victoria Okada

Arthur Lourié (1892-1966), que l’on pourrait croire français à la seule consonance de son nom, est en réalité russe : il est né Naoum Izraïlevitch Louria. Le deuxième prénom Vincent, qu’il adopte en changeant de nom, est un hommage à Van Gogh, dont il admirait passionnément la peinture. Ses Cinq Préludes, composés en 1910 et portant le numéro d’opus 1, trahissent une influence évidente de Chopin et de Scriabine, avec aussi, en filigrane, un peu de Rachmaninov. Délicates, à l’image de leur titre, ces pièces sont accompagnées d’indications telles que « Calme, pas vite », « Tendre, pensif » ou « Affabile », qui en disent long sur leur caractère — et que la pianiste saisit admirablement. Comme par magie, elle en révèle toutes les fragilités : des notes sensibles, éphémères, fondues comme la neige, ou semblant se dissoudre dans la pénombre de la nuit.

Lorsque résonnent les premiers accords de la Sonate-Fantaisie (Deuxième Sonate) de Scriabine, la continuité est telle qu’on ne sait plus très bien à quel moment elle a commencé. À l’instar de Liapounov, les fioritures de la main droite ornent les motifs en perpétuelle évolution, telles des arabesques. Un épisode passager de l’Andante, évoquant des soubresauts de la terre ou des tressaillements abyssaux, revient dans le deuxième mouvement, Presto, plus sombre, plus orageux, plus menaçant. Tout cela est rendu avec une justesse idéale grâce à des poignets d’une souplesse infinie, permettant une sonorité dense mais jamais agressive.

Jodyline Gallavardin à La Scala Paris, 18 novembre 2025 © Victoria Okada

 

Une fois encore, l’évocation picturale de l’interprétation va de pair avec le choix des œuvres : Les Naïades et Le Faune indiscret de Séverac, le Nocturne de Liapounov, ou encore A Phoenix Park Nocturne d’Arthur Lourié. Enfin, Gallavardin nous conduit à l’ultime destination, au plus profond de cette Nuit blanche, avec la Fantaisie en si mineur de Scriabine. Mais le voyage ne s’arrête pas là. En prolongement de ce récital, baigné non d’une lumière blanche mais bleutée à la Scala Paris, son disque peut s’écouter en boucle : à chaque reprise, on s’enfonce un peu plus dans l’abîme de notre conscience, à la recherche — peut-être — de cette lueur d’espoir infini qui se dessine devant nous.

Récital du 18 novembre 2025, à la Scala Paris (grande salle), coproduit par les Pianissimes et la Scala Paris

Programme :

Jodyline Gallavardin : Nuit Blanche

Sergeï Liapounov (1859–1924) : Rêverie du soir
Pēteris Vasks (né en 1946) : Vasaras vakara mūzika (Music for a summer evening)
Arthur Lourié (1891–1966) : Lullaby ; Cinq Préludes fragiles : Lento ; Calme, pas vite ; Tendre, pensif ; Affabile ; Modéré 
Alexandre Scriabine (1872–1915) : Sonate pour piano n°2 en sol dièse mineur, « Sonate-Fantaisie » Andante ; Presto 
Déodat de Séverac (1872–1921) : Les Naïades et le Faune indiscret (Danse nocturne)
Sergeï Liapounov : Nocturne en bémol majeur
Arthur Lourié : A Phoenix Park Nocturne
Alexandre Scriabine : Fantaisie en si mineur

Jodyline Gallavardin, piano

 

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