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Un Américain à Paris à Genève 

Triomphe de la comédie musicale par son aboutissement scénique

par Victoria Okada

 

Depuis sa création au Théâtre du Châtelet en 2014, Un Américain à Paris n’a cessé de conquérir les scènes internationales. Le spectacle a notamment rencontré un immense succès aux États-Unis, berceau de la comédie musicale, à l’occasion d’une vaste tournée. En cette fin d’année, c’est au tour du public genevois d’applaudir l’histoire de Lise et de Jerry, portée par une production d’une cohérence et d’un éclat remarquables.

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Entre héritage et renouveau scénique

Il y a eu d’abord le poème symphonique que George Gershwin compose en 1928, puis avec le film de Vincente Minnelli de 1951, immortalisé par Gene Kelly et resté gravé dans la mémoire de plusieurs générations. La production du Châtelet, fondée sur ces deux piliers, ne se contente pourtant pas d’en être un arrangement, mais elle propose un spectacle entièrement nouveau. Mis en scène et chorégraphié par Christopher Wheeldon, le projet a été couronné de quatre Tony Awards (meilleure chorégraphie, meilleure orchestration, meilleurs décors et meilleures lumières). Le librettiste Craig Lucas y développe un scénario inédit, situant l’intrigue dans le Paris de l’immédiat après-guerre, en 1945.

 

La scène en mouvement permanent

Dès le premier tableau, la fluidité des changements de décor impressionne. Signés par Bob Crowley, également créateur des costumes, ils s’intègrent pleinement à la chorégraphie, au point de constituer une danse parallèle : celle des accessoires eux-mêmes. Les miroirs, de tailles variées, alignés ou retournés, créent avec ingéniosité des effets de profondeur ou se transforment en cloisons mobiles selon les situations. Les vidéos du 59 Studio apportent à chaque scène une dimension tantôt monumentale — l’Arc de Triomphe tricolore, les immeubles haussmanniens —, tantôt délicatement poétique, comme ce quai parisien vu en plongée, où la Seine ondule doucement, ou ces fenêtres illuminées dans la nuit. L’alliance de ces éléments scéniques est magnifiée par les lumières de Natasha Katz, changeantes sans jamais fatiguer le regard. D’un salon bourgeois à un atelier d’artiste, d’un rayon des Galeries Lafayette à la scène du Châtelet, ces métamorphoses à vue constituent un spectacle à part entière.

 

Des interprètes d’une maîtrise totale

Les chanteurs-danseurs-acteurs impressionnent par la souveraineté de leur art. Robbie Fairchild, en Jerry Mulligan, incarne un Américain à Paris rêveur et déterminé. À ses côtés, Anna Rose O’Sullivan est une Lise Dassin d’une légèreté aérienne, aussi éblouissante dans la danse que dans la justesse et l’élan de son chant. Max von Essen prête à Henri Baurel — fiancé de Lise désigné par les familles — une intensité tourmentée et profondément humaine. Ensemble, ils forment un trio d’une justesse émotionnelle saisissante, dans lequel chacun peut se reconnaître et auquel il devient immédiatement naturel de s’attacher. Etai Benson campe avec conviction Adam Hochberg, le musicien qui noue une amitié sincère avec Jerry. Emily Ferranti, en Milo Davenport, riche mécène américaine, interroge avec finesse, tout comme Adam, le sens de l’amour et de la solitude ; leurs scènes se distinguent par une acuité rare. Scott Willis et Rebecca Eichenberger déploient un sens comique savoureux en Monsieur et Madame Baurel. Quant aux danseurs d’ensemble et aux swings, ils livrent des chorégraphies d’une synchronisation et d’une exigence physique impressionnantes, culminant dans le ballet final sur l’intégralité du poème symphonique An American in Paris.

 

Une direction musicale de haute tenue

À la tête de l’Orchestre de la Suisse Romande, Wayne Marshall (que nous avons rencontré pour Transfuge, lire notre interview ici) obtient à la fois précision et souplesse rythmique. Véritable maître de cérémonie, il insuffle une énergie constante aux numéros dansés et chantés, tout en faisant ressortir les couleurs orchestrales de la nouvelle orchestration de Christopher Austin, notamment dans les partitions telles que le Concerto en fa, I Got Rhythm, The Man I Love, ’S Wonderful, Clap Yo’ Hands ou encore Ouverture cubaine. L’orchestre déploie une sonorité ample mais jamais pesante, affirmant avec éloquence son excellence et couronnant un spectacle d’une réussite éclatante.

 

Au croisement de la virtuosité chorégraphique, de l’invention scénique et de l’élégance musicale, Un Américain à Paris s’impose à Genève comme une réussite éclatante, où l’héritage de Gershwin trouve une vitalité et une modernité pleinement assumées.

 

Représentation du 16 décembre, au Grand Théâtre de Genève.

Crédits photos © Gregory Batardon

Jusqu’au 31 décembre

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