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« Proust en Chausson(s) » par le Centre de Musique de Chambre de Paris sur RecitHall

par Victoria Okada

Le nouveau spectacle du Centre de Musique de Chambre de Paris (CMCP), Proust en Chausson(s), a failli ne pas voir le jour. Il a pu vivre grâce à RecitHall, plateforme de streaming créé par deux pianistes Didier Nguyen et Ismaël Margain (avec collaboration de quelques amis) pendant le premier confinement. Nous avons pu nous rendre à la Salle Cortot pour assister à sa captation, transmise en direct.

Jérôme Pernoo présente le spectacle “Proust en Chausson(s)”

La musique conçue comme un spectacle

La soirée est consacrée au Concert pour piano, violon et quatuor à cordes d’Ernest Chausson. Jérôme Pernoo, fondateur et directeur artistique du CMCP qui, d’habitude, ne se montre jamais dans le spectacle, sinon pour introduire brièvement la soirée, joue cette fois-ci le rôle de présentateur. Une télécommande à la main, il interrompt la « vidéo » de la scène pour insérer quelques commentaires. Ceux-ci sont parfois accompagnés d’extraits musicaux, joués par les musiciens du Centre. Ainsi, au début, lorsqu’il propose d’écouter les trois notes du thème initial du Concert, les spectateurs devant leurs ordinateurs entendent le motif au piano puis aux cordes sur l’écran noir. On pourrait croire qu’il s’agit là d’un montage du son, mais il n’en est rien ! Tout se déroule en temps réel, les musiciens jouent ces notes, la lumière éteinte.
En effet, ils jouent tout par cœur. L’œuvre autour de laquelle le spectacle est construit n’est pas conçue comme une « musique pure » dont on écoute uniquement l’interprétation, mais bien en tant que l’élément central d’une représentation théâtrale, avec une mise en espace où la musique remplace la parole. C’est ainsi que dans les saisons passées, nous avons entendu et surtout « vu » La Nuit transfigurée de Schœnberg, Souvenir de Florence de Tchaïkovsky, La Truite de Schubert, L’Histoire du soldat de Stravinsky, le Quintette de Dvorak, l’Octuor de Mendelssohn et bien d’autres compositions.

La mise en espace en adéquation avec la partition

Les mouvements des musiciens sur la scène sont définis en fonction de la partition et d’effets acoustiques. Dans le Concert comme souvent dans d’autres pièces, les interprètes se regroupent et parfois se penchent pour évoquer des sentiments intériorisés, en montrant de temps à autre le dos au public. Lorsque la musique s’épanouit et explose, ils jouent le corps ouvert, face à la salle. Le violon solo et le quatuor tantôt se mettent au-devant de la scène tantôt reculent au fond ou sur les côtés, selon les nuances et les degrés d’affirmation. Ainsi, chaque phrase de la partition est décortiquée pour être transformée en une chorégraphie musicale fluide. On aperçoit à travers cette mise en espace un travail minutieux sur le mouvement lui-même bien sûr, mais aussi et surtout celui d’analyses détaillées. Les jeunes musiciens à l’aube de leurs carrières l’assimilent avec leur corps pendant les répétitions intensives, et jouent, en temps normal, trois fois par semaine pendant trois semaines, ce qui constitue une formidable formation.

Proust et Chausson(s), le 14 janvier 2021 à la Salle Cortot © V.O.

Chausson et Proust : un lien musical imaginaire

De nombreuses recherches ont été effectuées et le seront encore sur les musiques qu’auraient entendues les personnages du roman de Proust. Si on cite fréquemment des œuvres de Saint-Saëns (1835-1921), Hahn (1874-1947), Franck (1822-1890) ou Fauré (1845-1924), le nom de Chausson (1855-1899) y est rarement associé. Pourtant, il était contemporain de Proust (1871-1922) et partageait avec celui-ci l’atmosphère de l’époque, même si le roman fleuve a été commencé après la mort du compositeur, en 1906.
Le spectacle met en correspondance le Concert de Chausson et le cycle en trois étapes de l’écoute musicale que Proust décrit dans son œuvre : le plaisir ressenti d’une première écoute, son appropriation au regard d’un événement personnel et l’oubli. Le comédien Léo Doumène endosse le rôle de Proust, lit et récite des extraits de La Recherches* sur la musique, dans un salon, en chaussons. Sa lecture est intégrée dans la musique ; le ton du texte ainsi que l’intonation et le débit de la voix sont admirablement en phase avec chaque mouvement du Concert. L’analogie est pleinement convaincante, au point qu’on peut se plonger facilement dans l’univers du salon parisien du siècle dernier.

*Les textes lus sont intégralement reproduits dans l’exposition virtuelle — qui est toujours très bien construite, nous vous encourageons à prendre le temps de la visiter (Différents temps de la visite selon vos intérêts sont indiqués de manière tout à fait judicieuse !)

Capture d’écran du spectacle “Proust en Chausson(s)”

Interprétation habitée

Outre cette surprenante adéquation entre Proust et Chausson, l’interprétation de nos musiciens, par une immersion totale dans cet univers, n’est pas moins aboutie que les meilleures versions de l’œuvre. Nous pensons notamment à la magnifique version entendue en octobre dernier au Théâtre des Champs-Elysées par Pierre Fouchenneret, Sarah et Deborah Nemtanu, Lise Berthaud, François Salque et Adam Laloum. Des articulations affirmées permettent de transmettre intensité et profondeur, douceur et nostalgie, mais aussi un sentiment d’urgence pour exprimer leur besoin de faire de la musique. Ryo Kojima tient la partie du violon solo avec à la fois véhémence et sang froid. Il s’affirme avec caractère tout en étant parfaitement en harmonie le quatuor. Le jeu sûr du pianiste Kojiro Okada assure la charpente des quatre mouvements. Il brille par une virtuosité éclatante sans être nullement démonstratif. Verena Chan, Anna-Li Hardel (violons), Paul Zientara (alto) et Johannes Gray (violoncelle) forment un beau quatuor comme si celui-ci était déjà constitué. Leur écoute mutuelle nous invite à apprécier particulièrement la subtilité des accords.
Cette interprétation de haute volée est bien le fruit de l’une des meilleures formations de musique de chambre en France — peut-être au monde — portée par la passion commune entre les jeunes musiciens et leurs aînés.

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