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Nikita Mndoyants à la Salle Cortot

Le fil de la clarté

par Victoria Okada

Pour ce récital dans le cadre des Nuits de Piano, Nikita Mndoyants revient à la Salle Cortot avec un programme original, intelligemment construit avec des pièces baroques de Scarlatti et de Frescobaldi, puis deux sonates de Beethoven : l’une issue de la dernière période (n° 27), l’autre de la période médiane (n° 18).

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Lauréat des prestigieux Concours international de piano de Cleveland 2016 et Paderewsky en 2007, formé au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou, Nikita Mndoyants joue avec des chefs et des orchestres prestigieux du monde entier, mais il se fait encore rare en France, bien qu’il y réside depuis 2022 (selon l’information de la maison de disque Aparté chez qui il a fait paraître un enregistre d’œuvres de Prokofiev en 2024). Dans ce récital, on assistait à une traversée de styles et d’esthétiques qui met d’emblée en lumière l’un des traits dominants du jeu de Nikita Mndoyants : une clarté sonore constante, presque revendiquée, quel que soit le répertoire abordé.

Précision, élan et contrastes dans Scarlatti

La soirée s’ouvre avec une dizaine devsonates de Scarlatti. Dès les premières mesures, la clarté de l’articulation s’impose : chaque note est lisible, les ornements restent légers, jamais appuyés. La pédale, parfois assez audible — notamment dans l’ut majeur Cantabile K. 132 — ne brouille toutefois pas le discours. Le jeu se fait bondissant, animé d’un bel élan dans K. 172, tandis que l’Allegro en fa dièse majeur K. 319 séduit par sa grande fluidité. L’enchaînement de K. 213 Andante et de K. 125 Vivo est particulièrement fascinant : le contraste de caractère est pleinement assumé, sans rupture artificielle, comme si les deux sonates se répondaient naturellement.

Frescobaldi au piano : questions d’interprétation

Avec les Cento partite sopra passacagli de Frescobaldi, on entre dans un tout autre univers. L’œuvre est profondément novatrice pour son époque : cent variations construites sur une même formule harmonique (d’où le titre), traversées par des enchaînements parfois « bizarres », un chromatisme stupéfiant et un rythme en perpétuelle transformation. L’interprétation de Mndoyants m’a souvent semblé très rythmique, avec des phrasés d’un grand raffinement. J’ai eu l’impression — sans pouvoir avancer un argument pleinement convaincant — d’une approche héritée du XIXᵉ siècle, notamment dans la manière de traiter les voix polyphoniques qui ressemblent plutôt à des mélodies monodiques. Sans doute est-ce aussi lié à mon association instinctive de cette musique à la sonorité du clavecin ou du clavicorde, alors que l’on l’entend ici au piano, et que Mondoyants a une approche délibérément pianistique.

Or, tout le questionnement de l’interprétation est précisément là ; et je ne parle même pas de la notion d’interprétation « historiquement informée ». Toute partition du passé est, de toute façon, destinée à être relue à travers le prisme de chaque époque. L’interprète reste libre d’« interpréter » ce qui est écrit, selon sa sensibilité et sa compréhension de l’œuvre.

Dans le cas de Mndoyants — je ne saurais dire s’il a effectivement parcouru les cent itérations du canevas harmonique —, j’en suis venue à accepter pleinement la vivacité rythmique qu’il a déployée ce soir-là : une lecture assumée au piano, portée par la sensibilité d’un musicien du début du XXIᵉ siècle.

Nikita Mndoyants © Grégory Massat

 

Sonates de Beethoven : fluidité maîtrisée et limites du dépouillement

Dans la sonate en mi mineur op. 90 de Beethoven, c’est surtout le second mouvement qui m’intriguait. Sous ses doigts, la musique coule presque trop facilement, comme s’il avançait sur un chemin en regardant tous les « accidents » du coin de l’œil. Dépouillée, certes, mais jamais fade : une vivacité discrète anime le discours du début à la fin. La sonorité claire — indéniablement l’une des grandes qualités de ce pianiste — est toujours présente, offrant de véritables étincelles sonores, tout comme dans la sonate en mi bémol majeur op. 31 n° 3. Ici aussi, cependant, la simplicité prend le dessus. L’héritage du classicisme reste évident dans la partition, et il l’interprète sans doute volontairement. Par moments, j’aurais pourtant aimé davantage de profondeur, plus de consistance, plus de « punch » à certains passages clés. Peut-être sa technique, incontestable, favorise-t-elle naturellement cette lecture fluide et élégante.

En bis, deux sonates de Scarlatti — hors programme — dont la seconde est d’une beauté tout simplement divine, puis une Bagatelle de Beethoven. C’est dans cette dernière que j’ai enfin entendu de très beaux reliefs, comme si, l’espace d’un instant, le cours d’eau jusqu’alors fluide et régulier cédait la place à un cheminement plus mouvementé, jalonné de chutes et de bifurcations dynamiques.

10 décembre 2025, Salle Cortot, Paris

Crédit photographique © Gregory Massat, DR

Programme

Scarlatti
Sonate en mi bémol majeur K.193
Sonate en la mineur K.218
Sonate en do majeur K.132
Sonate en si bémol majeur K.172
Sonate en si mineur K.87
Sonate en sol majeur K.470
Sonate en fa dièse majeur K.319
Sonate en ré mineur K.213
Sonate en sol majeur K.125

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Frescobaldi
Cento Partite Sopra Passacagli

Beethoven
Sonate n°27 en mi mineur op. 90
Sonate n°18 en mi bémol majeur op. 31 n°3

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