Parmi les concerts auxquels nous avons assisté lors de la 49e édition du festival Tage der Alte Musik in Herne (Journées de musique ancienne à Herne), qui s’est tenue du 14 au 16 novembre dernier, il s’agit, à notre sens, de la production la plus originale et la plus aboutie sur le plan esthétique.
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Dans le Livre VIII des Métamorphoses, le récit d’Ariane s’inscrit dans une chaîne d’événements marquée par la transgression et ses conséquences. Pasiphaé, épouse du roi Minos en Crète, s’éprend d’un taureau et met au monde le Minotaure, créature monstrueuse à la fois humaine et animale. Pour dissimuler cette naissance honteuse, Minos fait enfermer l’être dans un labyrinthe conçu par Dédale, où il est nourri de victimes humaines, notamment de jeunes Athéniens. Thésée, fils du roi d’Athènes Égée, se rend en Crète avec l’intention de vaincre le monstre. Ariane, fille de Minos et de Pasiphaé, tombe amoureuse de lui et lui fournit un fil qui lui permet de s’orienter dans le labyrinthe, de trouver le Minotaure et de s’en échapper après l’avoir tué. Les deux jeunes gens quittent ensuite la Crète ensemble, unis par leurs sentiments. Mais, lors d’une halte sur l’île de Naxos, Thésée repart en laissant Ariane derrière lui. À son réveil, elle découvre son départ et reste seule, confrontée à l’incompréhension de cet abandon soudain. Ce récit a inspiré de nombreux opéras, à commencer par celui de Monteverdi, l’un des premiers de l’histoire, dont seul le Lamento nous est parvenu.

KATARINA LIVLJANIĆ dans ARIADNE LEBT au WDR Tage Alter Musik in Herne
16 novembre 2025 © Thomas Kost/WDR
L’originalité du projet de l’Ensemble Dialogos consiste à imaginer une suite à cette histoire, en s’appuyant sur plusieurs adaptations italiennes d’Ovide datant de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance. Filippo Ceffi, Domenico da Monticello, Arrigo Simintendi, Lodovico Dolce et Giovanni Andrea dell’Anguillara ont ainsi proposé des versions libres du texte antique, s’éloignant parfois sensiblement de l’original. Le spectacle s’inscrit dans le modèle de l’ottava rima, forme poétique en huit vers, chantée et improvisée, encore vivante dans la tradition orale italienne. L’ensemble s’est également appuyé sur les Héroïdes, recueil attribué à Ovide, qui prend la forme de lettres fictives adressées par des figures féminines mythologiques à leurs amants, et qui connut un large succès au Moyen Âge.
La musique jouée sur scène est « inspirée de l’époque des traductions italiennes d’Ovide (XIVe–XVIe siècles : madrigaux, poésie improvisée, chant accompagné au luth…) » et repose « sur l’étude des sources, des techniques d’improvisation et des liens entre poésie et musique », comme l’explique Katarina Livljanić dans le programme. Dans cette interprétation, Ariane incarne une condition humaine universelle, tandis que Thésée apparaît comme la figure d’un moi centré sur lui-même, cherchant à s’approprier ce qu’il a pris aux autres.
L’incarnation de Pino de Vittorio en Thésée et de Katarina Livljanić en Ariane est d’une grande intensité, d’autant que le premier souffrait d’un problème de voix qui la rendait rauque, voire âpre. Paradoxalement, cette fragilité a renforcé la tension dramatique, comme si cette voix difficilement projetée exprimait à la fois la blessure d’Ariane et l’acte incompréhensible de son amant. Les deux chanteurs-danseurs-acteurs évoluent souvent en rotation : le moindre déplacement devient chorégraphie, les gestes évoquant, par touches, une esthétique baroque, accompagnés de regards et de mouvements du corps fortement théâtralisés. Les instrumentistes, notamment Albrecht Maurer (viola da braccio), s’intègrent parfois à leurs évolutions. Ces interventions peuvent se lire comme un symbole psychologique : besoin d’appui dans la détresse ou l’interrogation, ou encore accompagnement libérateur.

PINO DE VITTORIO dans ARIADNE LEBT au WDR Tage Alter Musik in Herne
16 novembre 2025 © Thomas Kost/WDR
Le voile joue également un rôle clé, à la fois promesse d’amour et signe d’abandon. La mise en scène d’Olivier Lexa explore ainsi « des dualités : parole/silence, ombre/lumière, mouvement/immobilité, qui conduisent à une réalité intemporelle ». Elle se déploie comme une succession de symboles et de suggestions — Katarina Livljanić ne dit-elle pas elle-même : « Ariane symbolise l’âme, Thésée l’ego tourné vers le monde » ? Ces motifs s’expriment souvent par le mouvement du corps, conférant à la scène une beauté visuelle à la fois sobre et saisissante. Les images et vidéos de Matko Petrić participent pleinement à cette atmosphère, agissant comme une présence invisible mais constante. Est-ce l’esprit du lieu, ou celui d’une pensée enfouie ? Sans doute en partie. Les images d’arbres, de créatures évoquant le Minotaure, ainsi que d’autres figures et objets, dessinent un fil narratif symbolique en noir et blanc, ponctué de paysages proches ou lointains. À la fin, lorsque Ariane et Thésée se réconcilient, l’image animée de la mer Égée, vue à travers une fenêtre, se pare progressivement de couleurs pour la première fois. Se dessine alors une méditation sur les millénaires écoulés, sur les douleurs nées d’événements incompréhensibles, qui, avec le temps, se transforment en un souvenir doucement coloré.

KATARINA LIVLJANIĆ, PINO DE VITTORIO et en semble DIALOGOS dans ARIADNE LEBT au WDR Tage Alter Musik in Herne
16 novembre 2025 © D.R.
Représentation du 16 novembre 2025, au Flottmann-Hallen, Herne, Allemagne, (49e Festival Tage der Alte Musik in Herne)
Programme :
Ariane en vie / Ovide en Italie médiévale et renaissante (Ariadne lebt/ Musiktheatrale Begegnungen mit den antiken Erzählungen des Ovid in italianischen Nachdichtungen aus Spätmittelalter und Renaissance)
Production scénique de Katarina Livljanić et Olivier Lexa, à partir des retranscriptions italiennes d’Ovide par Filippo Ceffi (1325), Domenico da Monticello (vers 1354-1358), Arrigo Simintendi (vers 1334), Lodovico Dolce (1553) et Giovanni Andrea dell’Anguillara (1561). Reconstitution musicale et adaptation par Katarina Livljanić ; arrangements instrumentaux de Bor Zuljan, Albrecht Maurer et Norbert Rodenkirchen
Avec :
Pino de Vittorio : chant
Ensemble Dialogos : Albrecht Maurer : viola da braccio ; Norbert Rodenkirchen : flûtes ; Bor Zuljan : luth ; Katarina Livljanić : chant et direction
Mise en scène : Olivier Lexa
Vidéo : Matko Petrić

