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Hayato Sumino – un piano tout-terrain

par Victoria Okada

Le pianiste japonais Hayato Sumino a donné, le 26 août dernier, son unique récital parisien de la saison au Théâtre de l’Œuvre. Demi-finaliste du dernier Concours Chopin, connu sous le pseudonyme de Cateen sur YouTuber, ce musicien transforme le piano en un véhicule tout-terrain et touche des publics très variés.

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Nous sommes le dernier vendredi de la pause estivale. Une grande partie des Parisiens sont déjà là mais c’est surtout à partir du lendemain qu’ils reviennent pour la reprise du travail. « Justement, je suis un peu inquiet pour le remplissage », nous confie franchement le pianiste lors de notre entretien en visio le 20 août. Mais la veille du concert, le théâtre affiche complet et le concert se jouera à guichets fermés.
Hayato Sumino, né en 1995, a un large public. Il a acquis la notoriété grâce aux réseaux sociaux où il est très actif ; il a notamment plus d’un million de followers sur sa chaîne YouTube. Il improvise dans tous les styles, arrange des musiques de jeux vidéos et de dessins animés et compose souvent à partir de thèmes connus de la musique classique. Les mélomanes dubitatifs devant ce profil peuvent être rassurés, car il excelle dans la musique classique également. L’année passée, il est allé jusqu’en demi-finale du Concours de Varsovie. Cette personnalité musicale atypique se reflète bien sur son programme qui se compose essentiellement de Chopin pour la première partie alors que la deuxième partie se réfère à notre temps.

Sur la scène, on voit deux pianos : un Steinway demi-queue et un piano droit dont la partie haute est entièrement dénudée. Fondée par Lugné Poe en 1893, la salle est dédiée au théâtre et non au concert, encore moins à la musique classique. Elle est de surcroît remplie de sièges de cinéma. C’est donc avec quelque crainte pour l’acoustique que nous attendons le début du concert.

La première pièce, la Grande Valse brillante op. 18 de Chopin, jouée de façon assez sage, donne cependant le ton au récital. Le piano sonne correctement, la sécheresse que nous craignions est moins prononcée, en dépit d’aigus très métalliques. Sage, disions-nous, sans étincelles particulièrement captivantes mais il fait déjà montre d’un sens rythmique que l’on appréciera pleinement dans la pièce suivante, la Valse de gros chat. Il insère dans sa propre composition quelques passages à la manière de Chopin — d’ailleurs, le titre évoque la « Valse minute » ou la « Valse de petit chien » op. 64 n° 1 du compositeur polonais. C’est également un clin d’œil à la valse viennoise. Suivent l’Étude en ut majeur op. 10 n° 1, la Ballade n° 2 en fa majeur op. 38 et une autre Étude, en la mineur op. 25 n° 11, toujours de Chopin. Sa dextérité particulièrement remarquable dans les passages rapides, les notes distinctement détachées les unes des autres, favorise la lisibilité du discours(Étude en ut majeur) et l’expressivité poignante (en la mineur). Sur des passages liés comme le début de la deuxième Ballade, on sent de manière latente une pulsation souterraine aboutissant à l’orage qui vient bientôt déchirer le calme. Sur son interprétation de Chopin, y compris une Mazurka qu’il donne en premier bis, il utilise par moments une technique qui ne serait visiblement pas la sienne, créant une légère rupture dans la linéarité de force déployée. Cherche-t-il un effet original ? Espérons qu’il trouvera la meilleure adéquation entre ses mouvements physiques et son inspiration musicale.
Il termine la première partie avec la Danse Macabre de Saint-Saëns transcrite et arrangée par Liszt, avec quelques touches personnelles qui viennent enrichir discrètement la partition. Son jeu est maîtrisé, des effets sonores sont bien mis en place, mais quelque chose dit qu’il n’est pas encore entièrement entré dans l’œuvre.

Hayato Sumino au Théâtre de l’Œuvre, 26 août 2022 © Victoria Okada

Dans la deuxième partie, cette appréhension disparaît. Il explore librement son univers, notamment dans les deux pièces originales. L’une, intitulée New Birth, est inspirée par les arpèges de main droite de l’Étude en ut majeur op. 10 n° 1 et l’autre, Recollection, par le thème principal (ou plutôt la séquence principale) de la deuxième Ballade, jouées dans la première partie. Les fragments de Chopin se mêlent habilement avec ses propres thèmes et accords jazzy sur le piano droit sonorisé, avec un effet de sourdine créant une atmosphère surnaturelle. Ces musiques débordent de vitalité, une énergie qui absorbe l’œuvre des anciens tout en en respectant l’esprit.
En effet, affirme-t-il, lors de notre entretien, qu’il réfléchit depuis toujours comment faire vivre les génies du passé dans la musique de notre temps, dans notre sensibilité actuelle. À l’instar, par exemple, d’Arthur Lavandier (nous pensons particulièrement à sa transcription de la Symphonie Fantastique de Berlioz), son langage est accessible. On est des arrangements « bateaux » sur des schémas standards harmoniques ou mélodiques. Au contraire, il y a là une véritable originalité, comme il en fait preuve dans les cadences improvisées de Rhapsodie in Blue. Une fois dans son monde, son imagination semble intarissable.
Il enchaîne Nausicaä de la Vallée du Vent de Joe Hisaishi (musique de film de Hayao Miyazaki) à Jesus, que la joie demeure de Bach ; son idée est de mettre en lumière l’inspiration baroque, notamment de Bach, de Hisaishi. Mais compte tenu de la présence plus explicite de la Sarabande HWV437 de Haendel (qu’une fuguette à la bach), il aurait été plus intéressant d’explorer ce célèbre thème… pourquoi pas par des variations ?
Parmi les trois bis, les deux derniers, Toccatina de Kapoustin et ses propres variations sur Ah ! Vous dirai-je, maman (qui a fait un carton sur YouTube et a fait connaître largement son improvisateur) sont les ultimes preuves de ses talens pour ce soir : l’artiste et l’auditoire fusionnent dans un plaisir partagé.

Hayato Sumino au Théâtre de l’Œuvre, 26 août 2022 © Victoria Okada

 

26 août 20220, Théâtre de l’Œuvre

Programme

Chopin – Grande Valse brilliante Op. 18
Hayato Sumino – Valse du Gros Chat
Chopin – Étude Op.10 No.1 in C major
Chopin – Ballade No. 2 in F major, Op. 38
Chopin – Étude Op.25 No.11 in A minor « Winter Wind »
Saint-Saëns / Liszt – Dance Macabre S.555
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Ryuichi Sakamoto – Thousand Knives
Hayato Sumino – (New Birth)
Hayato Sumino – (Recollection)
Joe Hisaishi – Nausicaä de la Vallée du Vent
J.S.Bach – Jesus, que la joie demeure BWV 147
Gershwin – Someone to Watch Over Me
Gershwin – Rhapsody in Blue

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