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Daniil Trifonov dans L’art de la fugue très personnel à La Philharmonie

par Victoria Okada

Le 5 avril 2022 au soir, un OVNI nommé Daniil Trifonov émet ses rayons étranges mais fascinants dans la grande salle Pierre Boulez de La Philharmonie de Paris. Sous ses doigts, L’Art de la fugue de Johann Sebastian Bach devient lui-même un objet non identifiable, son interprétation étant si libre et si personnelle.

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Depuis ses débuts il y a une dizaine d’années (nous l’avons écouté l’un de ses premiers concerts en France, en 2013), Daniil Trifonov a établi sa réputation pour être un interprète à la fois génial et singulier. Il n’hésite pas à proposer des versions particulières qui, chez les autres pianistes, pourraient paraître ridicules. Mais Trifonov assume son univers, car son génie le permet pleinement.

Ce soir-là était un exemple éloquent de cette singularité ingénieuse. Au programme, L’Art de la fugue de Johann Sebastian Bach, le sommet et le testament du cantor. Achevé au milieu de l’année 1749, alors qu’il était devenu aveugle, le compositeur poussa à l’extrême son écriture contrapuntique, tandis que l’époque évoluait déjà vers le style galant qui allait aboutir au style classique de Haydn et de Mozart.

Dès son apparition, Trifonov semble planer dans un monde irréel, dans un état second. La barbe qui couvre la moitié de son visage lui donne de surcroît l’allure d’un ermite et renforce ce sentiment. Les premières notes en pp, qui concentrent toute son attention, sont les prémices de ce qui va se passer pendant une heure trente, entracte compris.

Daniil Trifonov à La Philharmonie de Paris, 5 avril 2022 © Victoria Okada

 

Il prend donc une grande liberté dans son interprétation, loin des conventions stylistiques. Son parti pris va tellement loin que les partisans de l’interprétation historiquement informée vont certainement hurler ! Mais la musique de Bach, ou la musique en général, a une vie autonome au-delà de l’époque et du style dans lesquels elle a été écrite ; c’est ce qu’il nous a fait comprendre en une heure trente.

Pour illustrer ce propos, citons le Contrapunctus VI « In stilo francese ». Il opte pour les forti, fortissimi et fortississimi tout au long de la pièce, comme des chants ou  des cris belliqueux désespérés. Les notes pointées et les ornements, ces éléments caractéristiques du style français, sont bien présents mais ils sont absorbés par les accords affirmés en fortissimo jusqu’à ce qu’on puisse complètement passer de côté. Cette transformation ahurissante, ou plutôt abasourdissante, se tient pourtant, avec notre grand étonnement. Il en tire un autre visage, dont on ne soupçonnait même pas l’existence. Il balaye ainsi notre vision, conditionnée par une idée solidement établie.

Le contraste entre ces fortissimi et les p-pp-ppp-pppp domine son interprétation. Son pianissimo est d’une beauté saisissante, comme venue du ciel, et suspend le temps, alors que son fortissimo est, comme nous l’avons vu, infiniment affirmatif. Il alterne les contrepoints dans les registres de piano et de forte. Par exemple il joue le Contrepoint I en piano, puis le Contrepoint II en forte, et ainsi de suite, avec de multiples nuances à l’intérieur de chaque pièce. À plusieurs reprises, en commençant par un piano subtil, il oriente la musique vers un gigantesque crescendo, comme dans les Contrepoints III, VII et quelques autres. Les staccati aigus ponctuent ce voyage — car c’est un véritable voyage initiatique — tout comme une brutalité parfaitement maîtrisée et un état proche de léthargie.
Il termine son récital avec un extrait des Petits Livres de notes d’Anna Magdalena Bach, en douceur. En douceur ? Pas tellement. Sur le plan de dynamique, la partie du milieu de cette pièce « se gonfle » comme un ballon, conférant une consistance considérable. Un morceau pour un apprentissage du clavier devient alors un voyage au même titre que L’Art de la Fugue…

Trifonov est un cas unique, et quel cas ! Pour se laisser prendre par sa musicalité inclassable, il faut l’écouter in situ. Même si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes happé par la gueule de ce monstre sacré.

Pour prolonger l’expérience (pour ceux qui ont la chance d’avoir assisté à ce récital) ou pour le (re) découvrir dans ce répertoire, il y a le disque « Bach : The Art of Life » chez Deutsche Grammophon, même si cela ne remplace pas l’émotion qu’il provoque en un concert.

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