Accueil ScènesSpectacles A Toulouse, Platée se transforme en un opéra comique populaire

A Toulouse, Platée se transforme en un opéra comique populaire

par Victoria Okada

Le Théâtre du Capitole de Toulouse présente une nouvelle production de Platée de Jean-Philippe Rameau. À la manette, le trio Hervé NiquetCorinne et Gilles Benizio. Ils proposent, à travers cette version déjantée, un véritable spectacle vivant, accueilli triomphalement le soir de la première.

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Spectacle interactif

Quand on lit, sur la liste de l’équipe artistique, les trois noms d’Hervé Niquet et de Corinne et Gilles Benizio (Shirley & Dino), on sait déjà que quelque chose trame dans l’air. Leurs collaborations, qui a commencé à la fin des années 2000 avec King Arthur de Purcell façon Monty Python, ont définitivement marqué l’esprit des lyricomanes que seuls leurs noms peuvent susciter des rires !
Cette dernière œuvre commune du trio infernal a dû voir le jour sur scène en 2020, mais la pandémie arrive et les répétitions ont dû être interrompues du jour au lendemain au mois de mars. Platée est donc le premier opéra déprogrammé mais aussi le premier à être reprogrammé sur la scène de la cité rose. « Nous avons répété pendant deux ans ! » lance d’emblée le chef depuis la fosse vers la salle bien remplie. Ce n’est qu’un tout petit préambule de ses nombreuses prises de paroles au cours de la représentation. Il commence à diriger l’ouverture, mais il interroge tout de suite : « Y a-t-il un roi dans la salle ? » Et puisqu’il n’y est pas présent, il supprime le prologue, spécifiquement adressé au souverain lors de la création en 1745 à Versailles. Les chanteurs se plaignent de ces coupures, et Niquet de trancher : « Mais c’est moi le chef ! » Le ton est donné. C’est un spectacle interactif entre le chef, le plateau, et la salle.

Platée au Théâtre du Capitole de Toulouse : Hervé Niquet (à droite) rangeant un canapé; à gauche Gilles Benizio © Mirco Magliocca

 

Un décor labyrinthique et une chorégraphie originale

Les marais où vit Platée, une naïade-grenouille qui croit être aimé par Jupiter, deviennent un quartier favela de Rio de Janeiro. Un magnifique décor labyrinthique (Hernan Penura) est dominé par le Mont du Pain du Sucre et sa statue observant des gens du petit peuple qui évoluent dans ce coin underground. Les lumières de Patrick Méeüs accentuent ce monde fabuleux, en faisant déborder les orages dans la salle où les spectateurs sont pris dans l’histoire. La danse a une part extrêmement importante dans ce spectacle, alors que dans la plupart des représentations, elle est souvent coupée pour favoriser les chants. Ce parti pris permet d’apprécier les partitions de Rameau qu’on entend (finalement) rarement mais surtout, la chorégraphie de Kader Belarbi. Sur la base technique assez classique, sa création, d’une grande modernité, confère à chaque danseur une vraie personnalité. Les danseurs (masculins) du Ballet du Capitole apparaissent tous en travestis, vêtus de costumes seyants et avec un maquillage épais. Ici, la distinction entre les hommes et les femmes disparaît, ils livrent des danses non genrées qui exigent une haute précision. Une telle implication de la part la propre troupe de Ballet du Théâtre est indéniablement un plus de ce spectacle ; on attend vivement que d’autres maisons — pourquoi pas l’Opéra de Paris ? — reviennent à cette tradition qui a disparu depuis longtemps.

 

Platée au Théâtre du Capitole de Toulouse. Ballet du Capitole © Mirco Magliocca

 

Des chanteurs comme dans une troupe

Platée est donc l’un de ces travestis, les Benizio ayant pris le livret (qui indique que ce rôle doit être tenu par un chanteur travesti) au premier degré. Mathias Vidal assume totalement ce rôle, dans des robes et des escarpins à talon et maquillé à outrance. Il offre tout au long de la représentation un chant de très haute volée, avec style et élégance. Il fait merveilleusement varier ses airs avec des accents divers : insouciant, crédule, inquiet, offensé, désespéré… On ne peut qu’admirer son endurance vocale doublée de son talent de comédien, car le rôle est intense, pour ne pas dire lourd : il est presque tout le temps sur la scène !

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A ses côtés, Marie Perbost campe La Folie, ici sous la peau d’une chanteuse de rock. Le choix des metteurs en scène est judicieux. En effet, l’introduction d’un tel personnage était un prétexte de faire… de la folie, en brisant tous les codes. La chanteuse s’éclate en criant, accompagnée d’une guitare électrique (dont le son enregistré et amplifié retentit dans toute la salle!) ; c’est une véritable folie ! N’étant pas colorature à proprement parler, l’éclatant timbre de Marie Perbost se perd quelque peu dans les vocalises, mais son aisance scénique surprenante le compense largement. Marie-Laure Garnier en Junon, crie elle aussi mais d’une autre façon, sous un trait d’une femme (et non une déesse) forte et dominatrice. Son rôle, (presque) réduit à des paroles seuls, ne nous permet pas de l’entendre l’étendue de sa voix charnue. Mais la drôlerie, la facette qu’elle n’avait pas encore révélée au public, est bien au rendez-vous.

Jean-Christophe Lanièce © Mirco Magliocca

 

Dans la même veine, Jean-Christophe Lanièce — qui a marqué l’esprit en Gregor, le protagoniste de l’opéra Les Éclair de Philippe Hersan en création mondiale en novembre dernier à l’Opéra-Comique —, s’amuse en Momus beau gosse. Le baryton ne perd jamais sa solidité et nous régale avec le ton clair et juste. Jean-Vincent Blot (Jupiter en Elvis) et Marc Labonnette (Cithéron) entourent ou parfois encadrent Platée ainsi que Pierre Derhet (Mercure) et Lila Dufy (Clarine), apportant la richesse de leurs timbres et la sureté dramatique à cette fable inqualifiable.
Les chanteurs sont à l’aise comme dans une troupe ; la bonne camaraderie lyrique entre eux se transparaît sur scène pour emporter les spectateurs, signe indéniable du beau succès.

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Le choeur et l’orchestre, autres protagonistes du spectacle

Le chœur du Concert spirituel est très certainement un autre personnage clé de ce spectacle. Son homogénéité confère une épaisseur à la musique, tandis que celle-ci est entrecoupée ça et là pour introduire les dialogues et pour en faire un spectacle de 2 heures sans entracte. Le chœur devient ainsi comme un pendant du ballet, malgré ses apparitions limitées : ce sont des moments où on goûte pleinement la puissance de la partition, comme ces fameux « quoi, quoi, quoi ! ». L’orchestre, en pleine forme, nous offre lui aussi un véritable plaisir, en parfaite symbiose avec l’inépuisable énergie d’Hervé Niquet et le plateau. Aussi joue-t-il incontestablement un personnage, sublime, pas pour la vue mais pour l’ouïe.

Spectacle vivant

L’équipe artistique transforme l’opéra-ballet bouffon de Rameau en un opéra comique populaire, avec des références délibérément actuelles. Cette version évoque ainsi des spectacles de la foire à succès, aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans lesquels les auteurs parodiaient la version officielle pour faire rire l’assistance composée de toutes les catégories sociales. Grâce à leur esprit souple et ouvert, nos artistes transcendent 300 ans d’espace-temps et régale le public, offrant un exemple éloquent du « spectacle vivant ».

Représentation du 19 mars 2022 au Théâtre du Capitole de Toulouse
Le spectacle sera repris à l’Opéra Royal de Versailles du 18 au 22 mai 2022.

Photos © Mirco Magliocca

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