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L’enfant et les Sortilèges à Lille, un enchantement

par Victoria Okada

L’Enfant et les Sortilèges de Ravel a transformé la salle de l’Opéra de Lille en une maison d’enchantement, remplie de poésie et d’imaginaire. Initialement présentée à l’Opéra de Lyon en 2016, la présente production s’est posée à la ville du Nord pour trois représentations, en partenariat avec l’Atelier Lyrique de Tourcoing.

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En sortant du spectacle, nous sommes tellement enchantés que nous avons l’impression d’avoir passé toute une soirée. Tout le monde a vécu le temps que vit un enfant, le temps différent de celui d’un adulte. Le temps de rêveries, qui semble ne jamais finir.

Succession d’images

Ces rêveries, Grégoire Pont les a conçues et réalisées avec sa vidéo ingénieuse, sur laquelle le spectacle est entièrement reposé. Il s’agit d’une succession d’images projetées sur un double écran mi-transparent qui sépare l’orchestre, installé sur la scène, et le public. En guise d’ouverture, le titre se « dessine » progressivement au trait de crayon désordonné de l’Enfant. Le petit garçon ne veut pas faire son devoir et devenant méchant, il sème la pagaille dans sa chambre. Alors, le doigt géant de Maman le pointe pour le gronder. Puis, tout ce qui l’entoure se révolte contre le petit vilain : le cadran du pendule s’éclate ; les chiffres envahissent l’enfant ; le chat et la chatte jouent mais finissent dans une bagarre ; la chauve-souris lance des cris qui fusent. Les imaginations de l’enfant prennent ainsi corps.

De la monochromie aux couleurs vives

Ces objets et êtres, qui étaient au début monochromes ou à des couleurs sépia (le fauteuil et la bergère, l’horloge, la tasse et la théière, les pâtres et les pastourelles, la princesse du conte et son château, le vieillard l’Arithmétique et les chiffres, le chat et la chatte…), prennent petit à petit les couleurs vives (le feu, l’arbre et ses feuilles, la libellule, le rossignol, l’écureuil et autres animaux du jardin…). Lorsque apparaissent les arbres du jardin aux divers tons de vert, toute une beauté vient nous émerveiller. À ce moment-là, nous redevenons des enfants, éblouis par la féérie de ces images. Un autre émerveillement magique opère quand les insectes et les reinettes sortent du cadre, grimpent les murs de la salle et se déplacent même sur le plafond. À la fin de la deuxième partie, les personnages, qui étaient plus ou moins enfermés dans les images, viennent « bouger » sur le devant de la scène. Ils prennent vie et se préoccupant du sort de l’Enfant.

 

Visualisation de la partition

Dans cette mise en scène de James Bonas, la vidéo est non seulement une concrétisation fidèle du livret, mais parfaitement synchronisée avec la musique. De surcroît, elle propose une visualisation de la partition. Lorsque l’Enfant attaque avec son épée imaginaire les personnages du papier peint, les chocs se répandent autour de la pointe de son épée, sur les notes accentuées. Si la tasse et la théière bondissent au rythme de cake-walk, le feu fait crépiter ses étincelles aux trilles de la soprano colorature et le Rossignol répand sa belle voix au gré des vocalises de celle-ci. Les chiffres apparaissent et disparaissent à mesure que le Petit Vieillard récite un faux tableau de multiplication, alors que la libellule jette la lumière, telle une baguette magique, sur des fusées de notes jouées par la flûte… Cette mise en scène confère également une cohérence narrative à la musique de Ravel qui, sous une forme de suite avec des pièces à caractères très différents, donne parfois, dans certaines productions, l’impression d’un bric-à-brac indigeste — même si c’est pour montrer ce qui se passe dans la tête de l’Enfant…

 

Interprétation vivante

L’interprétation vivante est un autre plaisir de ce spectacle. Pour le plateau vocal, constituée de jeunes chanteurs qui ont déjà établi leurs réputations ou qui sont au seuil d’une carrière prometteuse, l’équipe forme presque une troupe, tant ils sont homogènes. Cette homogénéité n’empêche pourtant aucunement leurs personnalités musicales s’affirmer. Dans leurs rôles, certes « petits » et fragmentés (ce n’est pas une Violetta ou un Siegfried qu’on chante dans cet opéra !), ils s’expriment pleinement en se concentrant sur quelques minutes de chant dans chaque rôle. Catherine Trottmann (l’Enfant) et Olivia Doray (La Berègre, La Chouette, La Chauve-Souris, Une Pastourelles) assurent la partie aiguë avec beaucoup de couleurs ; les vocalises suraiguës de Caroline Jestaedt (Le Feu, La Princesse et Le Rossignol) sont impressionnantes mais modifient les voyelles et affaiblissent les consonnes, ce qui rend la diction parfois peu claire. Les mezzo-sopranos Ambroisine Bré (La Maman, La Tasse, La Libellule) et Marie Kalinine (Un Pâtre, La Chatte, L’Ecureuil) savent adapteur leur timbre charnu et sensuel selon les rôles, et nous avons beaucoup apprécié la fragilité cristalline de La Libellule et la coquetterie maligne de La Chatte. Pour les voix masculines, le ténor Raphaël Bremard (La Théière, Le Petit Vieillard, La Rainette), le baryton Philippe-Nicolas Martin (L’Horloge, Le Chat) et le baryton-basse Thibault de Damas (Le Fauteuil, Le Chêne) assument la petite folie de chaque personnage en imposant leur présence vocale.
La direction de Corinna Niemeyer privilégie la sonorité « d’époque » de l’Orchestre Les Siècles avec une grande attention portée à chaque détail et à chaque pupitre, c’est ainsi qu’on remarque — grâce aussi à la vidéo qui les met en avant — des petits passages souvent passés inaperçus. L’orchestre, relativement en grande formation, sonne alors comme un ensemble de chambre, propice à raconter un conte aussi intimiste que L’Enfant et les Sortilèges. Les choristes de l’Opéra de Lille, préparé par Yves Parmentier, sont eux aussi homogènes et présents juste comme il faut, malgré leurs masques et leurs positions, cachées souvent à moitié dans les coulisses.

 

 

En raison de sa brièveté, cet opéra est d’habitude représenté avec une autre œuvre à un acte. Mais l’idée de ne présenter que L’Enfant et les Sortilèges s’avère finalement une très bonne idée, car on peut rester même longtemps après l’avoir vu, dans cette rêverie ingénue ô combien enchanteresse !

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L’Enfant et Les Sortilèges, Fantaisie lyrique en deux parties de Maurice Ravel (1875-1937) sur un livret de Colette
Représentation du 23 février 2022 à l’Opéra de Lille

Direction musicale Corinna Niemeyer
Concept et vidéo Grégoire Pont
Mise en scène James Bonas
Décor et costumes Thibault Vancraenenbroeck
Lumières Christophe Chaupin
Chef de chœur Yves Parmentier
Chef de chant Emmanuel Olivier
Assistant mise en scène Ewan Jones

Avec :
L’Enfant Catherine Trottmann
La Bergère, La Chouette, La Chauve-souris, La Pastourelle Olivia Doray
Le Feu, La Princesse, Le Rossignol Caroline Jestaedt
Maman, La Tasse, La Libellule Ambroisine Bré
Un Pâtre, La Chatte, L’Écureuil Marie Kalinine
La Théière, Le Petit Vieillard, La Rainette Raphaël Brémard
L’Horloge, Le Chat Philippe-Nicolas Martin
Le Fauteuil, Le Chêne Thibault de Damas

Choeur de l’Opéra de Lille
orchestre Les Siècles

Production Opéra de Lyon, en partenariat avec l’Auditori de Barcelone
Représentations réalisées en partenariat avec l’Atelier Lyrique de Tourcoing

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