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Kovantchina à Genève servi par un excellent plateau vocal

Dernier volet des opéras russes par Alejo Pérez et Calixto Bieito est conçu comme un conte politique et religieux

par Victoria Okada

L’un des événements de cette saison lyrique genevoise, Kovantchina de Moussorgski conclut le triptyque d’opéras russes porté par le duo Alejo Pérez et Calixto Bieito. Si l’excellence domine sur le plan musical, la mise en scène était assez terne pour un Calixto Bieito d’ordinaire plus audacieux.

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Une œuvre monumentale inachevée

Dernier grand projet musical que Modeste Moussorgski laissa inachevé, Kovantchina est une œuvre monumentale dont la création posthume date de 1886. Inspiré des révoltes face à une crise politique et religieuse au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, l’opéra est marqué par une noirceur psychodramatique, tant dans son histoire que dans les caractères des personnages. Ce drame est mené par une partition poignante, qui est cependant restée incomplète : Moussorgski ne termina que les parties vocales.

Ainsi, pour l’interprétation, « le choix éditorial s’impose »*, comme le déclarait dans notre interview le chef d’orchestre de cette production, Alejo Pérez. Le Grand Théâtre de Genève a choisi de présenter la version de Chostakovitch — plutôt que celle de Rimski-Korsakov, qui permit la création de l’opéra cinq ans après la mort du compositeur — ,avec le final de Stravinsky. « L’orchestration de Chostakovitch restitue les couleurs sombres typiques de Moussorgski. […] Le finale de Stravinsky, […], propose une disparition mystique, ce qui correspond mieux à l’idée du livret d’un suicide collectif […] »*, note le chef.

* Transfuge n° 187 – avril 2025, p. 102. 

 

Khovantchina de Moussorgslki, mars 2025, Grand Théâtre de Genève © Carole Parodi

 

Mise en scène de Calixto Bieito moyennement déroutante

Dans la mise en scène de Calixto Bieito, cette scène finale est représentée par un bus incendié, poussé vers le fond de la scène pour le faire disparaître par les personnages et la foule. Difficile d’y percevoir le suicide collectif, comme pour la plupart des scènes d’ailleurs, dont la représentation ne traduit pas forcément l’idée proposée par le livret. Bieito montre un mythe, ou plutôt la juxtaposition de configurations pouvant se produire partout et à n’importe quelle époque.

Certaines scènes, parfois ridiculement absurdes (Kouzka avec son collier de cuillères en argent en train de courir de long en large ; Chaklovity nettoyant une baignoire avec des gants jaunes de ménage ; l’image d’un ours à moitié écorché avec une bulle disant : « On ne peut pas faire d’omelettes sans casser d’œufs »…), ne suggèrent-elles pas finalement l’absurdité de ce monde, même si, de prime abord, ces images suscitent une incompréhension ?

Mais il y a aussi des images symboliques : Khovanski (qui veut maintenir l’ordre ancien) brûle la miniature du Parlement européen sous les yeux de Galitzine (qui veut moderniser l’État russe et l’ouvrir à l’Europe). Au début et à la fin de l’opéra, on voit une scène où des voyageurs immobiles, valises en main, se tiennent dans un hall vitré d’aéroport, nous regardant sous une lumière blanche éblouissante. Sont-ils arrivés à destination ou s’apprêtent-ils à partir ? Cette image forte peut être interprétée comme l’entrée et la sortie d’un conte.

 

Interprétation musicale splendide et somptueuse

Sous cette mise en scène qui, malgré tout, n’a rien de choquant contrairement à d’autres œuvres du metteurs en scène beaucoup plus extravagantes, l’interprétation musicale est splendide et somptueuse. D’abord, la direction d’Alejo Pérez, qui modèle à volonté l’excellent Orchestre de la Suisse Romande. Du pianissimo chuchoté aux explosions de tension, toutes les expressions dramatiques se déploient avec précision et souplesse.

La distribution compte un certain nombre de prises de rôle. Notamment Arnold Rutkowski, qui ne semble avoir aucun secret quant à la perfidie de Khovanski, et surtout Raehann Bryce-Davis, qui incarne une Marfa stupéfiante de puissance. Dmitry Golovnin endosse le rôle de Galitzine avec une égale conviction, Taras Shtonda campe délicieusement avec sa basse profonde Dossifeï, figé dans le dogme ; Vladislav Sulimsky et Dmitry Ulyanov évoluent merveilleusement en Chaklovity et Khovanski, imposant une autorité propre à leurs personnages.

Le Chœur du Grand Théâtre de Genève (direction : Mark Biggins), en grand effectif, est tout aussi excellent que l’orchestre. L’homogénéité de la qualité vocale va de pair avec une expression minutieuse, taillée note par note avec un art d’orfèvre.
Si la mise en scène de Calixto Bieito déconcerte par son abstraction et ses choix parfois déroutants, la direction musicale et l’interprétation des artistes offrent une version magistrale de Kovantchina. Une production qui laisse ainsi une empreinte forte.

 

 

Kovantchina

Opéra de Modeste Moussorgski
Livret du compositeur
Version orchestrée de Dmitri Chostakovitch, finale d’Igor Stravinski

Direction musicale : Alejo Pérez
Mise en scène : Calixto Bieito
Scénographie : Rebecca Ringst
Costumes : Ingo Krügler
Lumières : Michael Bauer
Vidéos : Sarah Derendinger
Dramaturgie : Beate Breidenbach
Direction des chœurs : Mark Biggins

Le prince Ivan Khovanski : Dmitry Ulyanov
Le prince Andreï Khovanski : Arnold Rutkowski
Le prince Vassili Galitsine : Dmitry Golovnin
Dossifeï : Taras Shtonda
Marfa : Raehann Bryce-Davis
Le boyard Chaklovity : Vladislav Sulimsky
Emma : Ekaterina Bakanova
Scribe : Michael J. Scott
Susanna : Liene Kinča
Envoyé de Galitsine Streshnev, un jeune héraut : Rémi Garin
Kouzka : Emanuel Tomljenović
Premier strelets : Vladimir Kazakov
Deuxième strelets : Mark Kurmanbayev
Varsonofiev : Igor Gnidii

Chœur du Grand Théâtre de Genève
Maîtrise du Conservatoire populaire de Genève
Orchestre de la Suisse Romande

Crédit photographique © CaroleParodi

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